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Le sommeil léger et la mémoire longue
LE SOMMEIL LEGER ET LA MEMOIRE LONGUE*
(pour Jean Cassien)

En 599, sait Grégoire le Grand indique à l’évêque de Marseille Sereno le rôle de la peinture dans les églises : elle doit être utilisée pour permettre aux analphabètes de lire ce qu’ils ne sont pas capables de déchiffrer dans les manuscrits. Tout est dit ainsi de la mission primordiale assignée à l’artiste : loin de l’esthétique mouvante et périssable, le sens demeure la condition et la finalité du langage de l’artiste ; son but est la lecture.
L’Eglise des temps de la Patristique est propice à la représentation : d’une part, elle intéresse les artistes comme l’intéressent toutes les réunions humaines où l’histoire et la pensée prennent forme ; d’autre part, l’époque qu’elle occupe favorise l’imagination. La fin de l’Antiquité classique est encore toute baignée d’une imagerie stéréotypée et très évocatrice : cortèges mystiques et assemblées de rhéteurs, triomphes et mystères. C’est à cette antiquité que nous devons un catalogue d’attitudes immédiatement comprises du spectateur, un inventaire d’attributs qui permet le décryptage du discours et sa juste interprétation. Cet ensemble de conventions établit le paradoxe selon lequel la fonction se reconnaît à ses signes, aux attitudes et aux attributs dont l’artiste pare ses personnages. Ici, l’habit fait le moine.
L’artiste devient alors le grand évocateur, celui qui dit le vivant, celui qui fixera des images inconnues ou perdues, celui qui matérialisera les souvenirs de l’histoire et les concepts nés du langage. Il sera le filtre par lequel passera l’imaginaire verbal d’une culture, avant de devenir lui-même élément de cette culture.
Le choix de l’image fut de tous temps la préoccupation fondamentale, énoncée ou pas, des peintres ; ils doivent trouver dans l’image les moyens d’évoquer le parfum de l’histoire et la saveur de la pensée, les faire ressurgir à la surface d’une culture collective au sein de laquelle elles sont enfouies.
Toute société génère une culture, c'est-à-dire une mémoire : un faisceau de jalons, de points de repère, un alphabet commun, complexe et tortueux qui peut favoriser l’érudition, mais qui permet aussi au moins savant de comprendre et de se faire comprendre. C’est l’espace de cette mémoire commune que l’artiste investira pour le restituer au plus grand nombre, en y apportant une géographie peut-être inédite. Une géographie qui va devenir la référence jusqu’à ce qu’un autre voyageur en dessine autrement les pourtours. C’est là le sujet de l’histoire de l’art. A chaque époque s’ímpose une prononciation différente de la même langue. Le sens profond, celui qui permet de s’entendre, demeure identique ; seule la rhétorique change, ballottée par les modes du discours et les facultés de compréhension de tel auditoire à tel moment.
L’art contemporain introduit une donnée nouvelle au niveau du discours pictural, mais bien connue de l’écrit : le caractère allusif. C’est par ce chemin, par le jeu subtil de l’allusion que vont renaître des situations, des goûts, des impressions déjà expérimentées et si présentes inconsciemment qu’elles s’éveilleront au moindre bruit d’une tonalité choisie. Véritable « objet » du peintre, la culture a le sommeil léger et la mémoire longue.
À la charge du peintre de trouver les gestes initiateurs d’allusion ; ceux par qui le discours trouvera un auditeur  usant de la même langue et aguerri à la subtilité des idiomes locaux. À sa charge encore l’art de tisser le fil léger de l’allusion qui relie les rives du réel à celles du perçu, rendant les premières hospitalières et habitables les secondes.
Pour établir la connivence, l’émotion intime avec le spectateur, le peintre devra transformer le concret en perceptible : l’allusion le mènera à l’illusion, l’illusion de la réalité, respectueuse du sujet et révélatrice de son importance. Un tel usage de l’illusion – dont ici le but n’est pas, loin s’en faut, la tromperie – nous ramène aux recommandations de saint Grégoire. Il s’agit  encore de lecture et de lire … Comme jacques de Voragine, donne à lire sa Légende dorée (il n’en est pour preuve que l’étymologie latine du mot légende, legenda : chose à lire).
Ainsi pratiquée l’illusion est un hommage à la réalité ; le merveilleux sert le vérifiable comme la parabole instruit.
Catholique signifie universel. À ce caractère, on peut rattacher le but du peintre. L’artiste cherche un langage universel : s’il emploie les bons moyens, il parviendra, dans son temps, à atteindre cette qualité. Quelle que soit l’importance de la société et de la culture auxquelles il s’adresse, l’artiste ne peut qu’espérer l’universalité de son langage s’il veut demeurer conforme à ce qui lui a été assigné et réussir la mission de transmission qui justifie son geste.
L’universel n’implique pas nécessairement la profusion mais bien plutôt la reconnaissance de l’essentiel. Ce recadrage de la définition impose à l’artiste une attention plus grande. D’autant que ses moyens - parlant du peintre – sont évidemment plus limités que l’usage de la langue et possèdent moins de précision aidant à la juste compréhension. À son avantage cependant, l’emploi de l’image dont l’impact visuel compense le défaut des nuances raffinées de la langue.
À son avantage aussi l’absolue liberté dont il dispose dans le choix et l’interprétation de son sujet.
Le reste, c’est-à-dire la capacité de persuasion, est difficilement analysable. Soyons simplement certains que, comme disait Léon Bloy, si nous étions véritablement croyants, nous serions contagieux... !
Et, à propos de contagion, ne parle-t-on pas du virus de la lecture ?
                                        Paul CONTE
                                        juin 1999


*Synopsis de la conférence  prononcée  le 14 juin 1999  Crypte de l’abbaye Saint Victor de Marseille

 
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22-07-2017
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